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Interview Tsilavina Ralaindimby Journée Mondiale de la Liberté de la Presse

  • Express de Madagascar : Madagascar se classe au 62e rang du classement de Reporters sans Frontières (sur 169 pays) en ce qui concerne la liberté de la presse. Le pays gagne 3 places par rapport à 2006. Votre réaction ?

Du moment que nous accordons un crédit à Reporters sans Frontière, le classement de Madagascar est encourageant puisque nous sommes situés bien au-delà de la moyenne. Le gain de trois places en deux années est aussi intéressant car cela montre à la fois la possibilité et la difficulté d’avancer.  

 

  • Express de Madagascar : Qu'est-ce qui porte le plus entrave aujourd'hui à la presse à Madagascar : le pouvoir politique ou le pouvoir des annonceurs ?

 Ce qui entrave la presse écrite c’est son état actuel d’abord. Le tirage quotidien pour un titre doit tourner, au mieux, autour de 25 000 exemplaires. En termes de lectorat, cela fait un exemplaire pour environ 680 personnes toutes tranches d’âge confondues. En termes de rentrée d’argent on peut prendre une calculette et avoir un chiffre de départ.

Avec les charges et la marge bénéficiaire recherchée, car c’est une entreprise avant tout, on peut comprendre qu’il faille recourir aux budgets des annonceurs si on ne veut pas ou si on ne peut pas faire le choix d’élargir sa base de lecteurs afin d’avoir une meilleure économie d’échelle. Certains annonceurs peuvent éviter les titres dont la plume est trop souvent trempée dans le vitriol comme d’autres ne sont pas intéressés par les « unes » qui scénarisent quasi quotidiennement les faits divers pour attirer le chaland.

Effectivement, le poids des annonceurs peut peser  sur la ligne éditoriale d’un journal. Le pouvoir politique peut évidemment entraver la liberté de la presse, mais si Madagascar a progressé dans le classement de RSF, c’est que le pouvoir politique est donc moins répressif qu’on veut le faire penser, non ? A moins qu’ailleurs cela ne se soit considérablement durci…   

 

  • Express de Madagascar : Le gouvernement et tous les groupes privés détenteurs de médias se servent d'eux plus comme d'un outil de propagande que d'information (le traitement est toujours lourdement institutionnel). Comment expliquez-vous cela ?

C’est vrai que l’ensemble ORTM a encore de la marge pour enrichir sa mission de « Service Public ». Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est peut être maintenant que le pouvoir dispose de bases institutionnelles bien implantées à différents niveaux de l’administration que la réflexion sur une évolution possible du Service Public Radio Télévision pourrait être envisagée pour mieux valoriser l’apport citoyen dans le développement durable.

Ceci dit, l’évaluation du Service Public ne se limite pas au traitement de l’actualité politique, surtout lorsqu’on limite le politique aux enjeux de pouvoir entre groupes en oubliant que le politique c’est aussi la prise en charge citoyenne des affaires de la cité. L’ensemble de la population, à mon avis, a beaucoup plus besoin de programmes qui enrichissent sa vision, sa culture de développement dans lequel s’insère, sans forcément prendre tout l’espace, son droit à la diversité de l’information et des opinions en tant que citoyen.

Faire évoluer le Service Public c’est étudier le meilleur statut et le meilleur fonctionnement économique dans un environnement concurrentiel ; c’est aussi renforcer professionnellement ceux et celles qui l’animent. C’est donc un travail de fond qui doit s’inscrire dans le temps historique et non sous la dictature d’une urgence quelconque, même si  on donne à cette urgence  les atours de la liberté de la presse. Mais encore une fois, c’est un travail à faire et personnellement je crois que le Service Public évoluera dans ce sens.

 Ce qui m’interpelle plus c’est l’évolution des médias privés. Ils sont de plus en plus liés au pouvoir de l’argent et à la recherche ou au maintient au pouvoir politique. Il fut un temps ou un grand nombre de députés s’étaient fait élire à l’aide des stations  de radios qu’ils avaient implantées  dans leurs circonscriptions. Avec les dernières municipales à Antananarivo on est passé à la vitesse supérieure puisque les deux candidats les plus en vue disposaient de moyens financiers considérables associés à des médias qui n’ont donné qu’un seul son de cloche au profit de l’un ou de l’autre des candidats.

Pour savoir qui se prépare un avenir politique, peut être faut-il désormais surveiller son taux d’accumulation médiatique ? Mais les municipales ont aussi montré qu’à moyens plus ou moins égaux, d’autres paramètres reprennent de l’importance. Pour les auditeurs et les téléspectateurs, la télécommande est l’anti endoctrinement et infantilisation par excellence. Mais pour la culture générale du public et la maturation d’une opinion publique responsable, tant de monologues médiatisés, c’est quand même dommage. 

 

  •   Express de Madagascar : L'opposition se plaint de ne pouvoir accéder aux radios et télévisions nationales. N'est-ce pas un vrai problème pour le pluralisme des idées ?  

Effectivement les médias de Service public devraient être le reflet le plus juste de  l’hétérogénéité sociale, économique, culturelle et politique.  Dans le domaine du politique, l’opposition devrait donc pouvoir s’y exprimer. Mais il faudrait qu’elle y accède au nom d’un critère de représentativité accepté par tous. Un critère serait le poids électoral d’un groupement à l’échelle nationale.

Mais si le groupement ne va pas aux élections tout en revendiquant un droit de parole, c’est au nom de qui qu’il demande la parole ? A se demander parfois si telle ou telle personnalité politique dispose d’un électorat potentiel plus important que les lecteurs et les auditeurs que les médias lui offrent à l’issue d’une simple conférence de presse. Ce qui amène à une véritable question de fond : est-ce que les partis actuels font encore le travail sur la durée que faisaient les grands partis politiques des années 60/70 ? C'est-à-dire recruter, former, motiver des militants. Ou sont-ils encore dans la logique du FNDR.

Car il faut se rappeler que l’instauration du FNDR (Front National pour la Défense de la Révolution) fin des années 70, en pleine apogée du socialisme, a fait exploser presque tous les partis politiques de l’époque. Ceux qui voulaient encore faire de la politique devaient intégrer le fameux FNDR et à partir de ce moment, la politique s’est presque limitée à la recherche des places dans le premier cercle du pouvoir politique.

Ce qui n’était et n’est pas pour développer la démarche  démocratique mais favorisait plutôt les intrigues et combinaisons en tous genres. Sans minimiser l’importance historique des mouvements populaires labellisés « 13 mai » il faut admettre qu’ils ont toujours abouti à des combinaisons politiques pour donner forme à un nouveau régime, qui se formalisait plus ou moins pacifiquement par la suite.

Le discrédit que les partis politiques trainent comme un boulet au pied jusqu’à maintenant vient de là. Même si l’accès de l’opposition aux médias du Service public est utile, lorsqu’on aura trouvé les critères les plus justes, c’est le renouveau de la vie politique dans son ensemble, la manière dont les citoyens s’organisent pour mieux gérer la vie de la cité, qui sera le terreau d’un progrès politique durable. Les partis politiques devront revenir aux fondamentaux. Les bénéfices ne seront peut être plus pour ceux qui sont en première ligne aujourd’hui mais pour la relève de leur partis, et le pays dans son ensemble.  
 

  • Express de Madagascar : Comment jugez-vous la sanction a infligée à Radio Don Bosco (RDB) ? Récemment, l'opposant Henri Lecacheur est descendu sur la place du 13 Mai sans être inquiété par la justice, alors qu'un appel d'auditeur à descendre dans la rue a suffi aux autorités à suspendre l'émission de RDB.

 Il ne faut pas isoler la sanction infligée à RDB, comme vous le dites, du contexte de l’époque. Il y eu l’affaire du Père Urfer, la brouille avec la hiérarchie catholique suite aux perquisitions liées à la recherche de Pety. Après une longue lune de miel, ce fut une période de grand désamour entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux catholique. RDB a peut être payé non pour ce qui s’est passé à l’antenne mais pour autre chose dont elle était indissociable : la position de la hiérarchie catholique vis-à-vis du pouvoir à ce moment là.

Vue la longue période de lune de miel, la hiérarchie catholique a peut être pensé qu’elle était devenue « le Pouvoir », ce dernier lui a rappelé que non. C’est peut être mieux comme çà car le mélange des deux genres a rarement donné de bons résultats où que ce soit. Pour le cas de Monsieur Lecacheur, peut être avait-il une bénédiction secrète… 

 

  •   Express de Madagascar : Trouvez-vous juste ou démocratique que la station MBS, appartenant au groupe Tiko, émette sur l'ensemble du territoire, ce qui est contraire à la loi ?  

Ce que fait MBS est-il contraire à la loi ? A ma connaissance voici comment  fonctionne  le groupe : chaque Station de MBS implantée est une SARL indépendante. Entre ces différentes Stations il y a une convention d’échange de programmes. Pour échanger des programmes vous pouvez les envoyer par taxi-brousse, par avion, colis-postal, etc. mais vous pouvez aussi utiliser le satellite. C’est ce que les stations MBS font avec un accord du Ministère de la Communication sur la base d’un cahier des charges précis. Le signal qui descend du satellite est crypté et seules les stations MBS peuvent le décrypter et l’inclure dans leurs grilles pendant les moments de décrochage comme on dit dans le jargon du métier. La différence avec la TVM qui utilise aussi le transport satellitaire, c’est que le signal de TVM capté sur une parabole est en clair et, suivant son empreinte au sol, il peut être tout de suite visible dans tout Madagascar, jusque dans l’Océan Indien et dans une partie de l’Afrique. Là on peut parler d’une émission directe sur l’ensemble du territoire et même plus. Dans le cas des stations MBS ce serait plutôt une reprise de signal pour rediffusion locale, immédiate il est vrai. Une station de Radio privée émettant à partir d’Antananarivo le fait aussi depuis longtemps avec des Radios partenaires par reprise de signal hertzien, donc tout çà n’est pas contraire à la loi, mais la contourne peut être ?  

 

  • Express de Madagascar : Chikungunya, la fièvre de la vallée du Rift... Les cas où les autorités publiques cachent l'information sont nombreux. Pourquoi les autorités ont-elles peur de communiquer ?

 Je ne peux pas répondre à la place des gouvernants. Mais je me pose la même question que vous et ma tentative de réponse ne vaut que pour moi. En 50 ans de République cette année, nous n’avons pas encore réussi à vivre une seule alternance politique paisible. Depuis un peu plus d’une quinzaine d’années, nous vivons des accélérations historiques qui ont propulsé au sommet de l’Etat différent groupes d’intérêts et de motivations politiques. .

En arrivant au commandes de l’Etat, chacun de ces groupes cherche d’abord à stabiliser son pouvoir, ce qui est compréhensible et dans l’intérêt de tous aussi car vivre dans un chaos perpétuel, ce n’est pas non plus le but du jeu. Sauf que du fait d’une alternance non paisible chaque fois, ceux qui ont été évincés de  manière plus ou moins conflictuelle ou ceux qui s’attendaient à une parcelle du Pouvoir et qui ne l’ont pas eu, prennent un malin plaisir à déstabiliser les tenants du Pouvoir.

Entretemps le groupe arrivé au Pouvoir découvre la complexité des tâches, doit rétablir la confiance, doit passer les obstacles semés sur sa route tout en répondant aux pressions de l’urgence. Ce qui peut expliquer certaines attitudes frileuses et les réactions à l’emporte pièce. Mais en face de tout ce monde obnubilé par le pouvoir, il y a la population en général. Elle, son existence n’est pas découpée en tranches correspondant aux soubresauts de l’histoire et aux intérêts particuliers des groupes arrivant au pouvoir.

La mémoire collective a accumulé tous les espoirs et toutes les frustrations ; elle a appris et mûri tout le long de ces étapes. Elle s’attend à voir les fruits des sacrifices qu’elle a consentis, en vies humaines parfois,  pour que l’histoire avance. Ce public a envie et besoin qu’on le respecte par une écoute sérieuse de ses problèmes mais aussi en tant qu’adulte capable de comprendre les difficultés et les cheminements de sortie qu’on lui expose. Il est sans doute disposé à apporter sa contribution dès lors qu’il en a saisi le sens.

Pour le moment on peut dire qu’il y a souvent un décalage entre la lecture du réel par la population et par les dirigeants. La première lecture est dans une vision continue, la seconde est concentrée sur un segment d’histoire dont ils ont la charge, depuis très peu de temps parfois. C’est pour cela que je disais que, aussi paradoxal que cela puisse paraître c’est quand un régime est stabilisé qu’une meilleure communication avec l’opinion publique, la population dans son ensemble et pas exclusivement les partis politiques, peut être envisagée pour le mieux être de tous et valoriser comme je disais précédemment l’apport citoyen dans le développement durable.

Interview envoyé par Tsilavina Ralaindimby (réalisé le 03/05/2008 avec l'Express de Madagascar)


Envoyer à un ami par Tsi. R - le 04-05-2008 commentaire - Rubrique : Société - LU 49 fois AddThis Social Bookmark Button



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