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Même rubriqueDepuis Paris où il vit en exil involontaire, le secrétaire national de l’AREMA, Pierrot Jocelyn Rajaonarivelo, l’un des chefs de partis majeurs sur l’échiquier politique de Madagascar, fait un bilan, sans détour, des deux ans de régime du président Marc Ravalomanana, et donne sa vision aussi bien sur les affaires nationales qu’internationales. Marc Ravalomanana ferait mieux de s’en inspirer.
Afrique Education : Qui êtes-vous ?
Pierrot Jocelyn Rajaonarivelo : Après avoir été ambassadeur auprès des Etats-Unis d’Amérique, pendant plus de neuf ans, j’ai occupé le poste de vice-premier ministre en charge du Budget et de la Décentralisation de 1997 à 2002. Elu entre temps secrétaire national du parti AREMA (Avant-garde pour la restauration de Madagascar) au cours du congrès tenu au mois de novembre 1997, je dirige ce parti fondé par l’amiral Didier Ratsiraka, devenu, pour la première fois, président de la République démocratique de Madagascar le 19 mars 1976. J’en demeure le chef jusqu’à ce jour. Auparavant, j’ai assumé diverses responsabilités aussi bien diplomatiques (représentation permanente de Madagascar auprès des Nations-Unies à New York, ambassade de Madagascar à Paris) que commerciales et économiques (sociétés d’Etat, banques d’Etat, ministères du commerce et d’industrie).
Entré dans la fonction publique en tant qu’administrateur civil en 1972, diplômé de sciences politiques, de droit public, de gestion et de finances publiques, des universités et grandes écoles malgaches (Ecole nationale d’administration de Madagascar, Université de Madagascar) et françaises (Université de Paris Sorbonne, Institut d’administration des entreprises, Institut de commerce international, etc.), j’ai participé à divers séminaires et conférences internationales telles que les assemblées générales des Nations-Unies, assemblées conjointes de la Banque mondiale et du FMI en tant que gouverneur pour Madagascar près les institutions de Bretton Woods, conférence sur le droit de la mer, etc. En tant que président du Groupe économique des ambassadeurs africains à Washington DC, nous avions été à l’origine de la politique africaine du gouvernement des Etats-Unis du temps de Bill Clinton à partir de 1994 jusqu’à la ratification de l’AGOA début 1997 dont Madagascar aujourd’hui est bénéficiaire. Issu d’une famille de sept enfants, je suis marié et père de trois enfants dont une fille.
Vous séjournez depuis plusieurs mois en France. Est-ce un séjour volontaire ou un séjour forcé ? Que faites-vous exactement en France ?
Pour être plus exact, je ferai deux ans en France ce mois de juillet. Un séjour volontaire au début, qui est devenu forcé par la suite. Après la reconnaissance par les Etats-Unis et par la France ensuite, du régime de Monsieur Marc Ravalomanana respectivement en juin et juillet 2002, j’ai déclaré lors d’une conférence de presse tenue la veille de mon départ pour l’extérieur qu’il fallait « laisser le temps à ce régime pour faire ses preuves ». En ce moment-là, je n’étais l’objet ni d’enquête ni de poursuites judiciaires et encore moins de condamnations de quelle que nature que ce soit. Ce ne fut qu’au mois d’octobre 2002 que, ayant cru naïvement à la démocratie et alors que je voulais me porter candidat aux élections législatives, un mandat d’arrêt a été lancé contre moi.
Dès cet instant, malheureusement, j’ai été contraint de vivre à l’étranger du fait de l’instrumentalisation de l’appareil judiciaire par le pouvoir actuel pour tenter de mettre « hors course » tous ceux qu’il craint et qui le gênent dans son ambition de « pouvoir absolu », sans partage et sans contestation. Et pourtant, ma vie est à Madagascar.
Parlons si vous voulez bien du successeur du président Didier Ratsiraka à la tête de Madagascar. Comment l’appelez-vous ? Monsieur le Président de la République ou Monsieur l’Usurpateur ou Monsieur lePutschiste ou autre ? Pourquoi le considérez-vous ainsi ?
C’est vous qui utilisez les termes de « putschiste » ou d’ « usurpateur ». Vous avez sûrement vos raisons et vos propres informations. Et je vous comprends fort bien dans la mesure où les anciens compagnons de route de Monsieur Ravalomanana, ceux-là mêmes qui l’avaient soutenu lors des élections présidentielles du 16 décembre 2001, dont au moins deux dirigeants de partis politiques, qui ont tout fait pour son accession au pouvoir, ont affirmé publiquement, à maintes reprises, leurs déclarations étant relayées par ailleurs par les médias (presse, radio, télévision), que l’actuel chef de l’Etat n’a jamais été élu au premier tour et qu’il n’avait eu que 48% à l’issue de ce tour.
En outre, faut-il encore rappeler dans quelles conditions il a pris le pouvoir ! Le deuxième tour étant annoncé, mais poussé par les politiciens de tout bord (dont ceux cités précédemment), il s’est autoproclamé deux fois président de la République (le 22 février et le 6 mai 2002), les « réservistes » (miliciens recrutés par lui-même pour intimider et faire la pacification et s’imposer à l’élection) attaquant les provinces qui d’ailleurs, font encore parler d’eux jusqu’aujourd’hui. Mais le fait est que, quelle que soit la manière dont il est arrivé au pouvoir, de fait, il dirige l’Etat malgache actuellement. C’est donc lui qui tient les commandes du pays. Personnellement, je lui ai laissé la chance ainsi qu’au gouvernement Sylla de faire leur preuve.
Cela fait deux ans que Marc Ravalomanana préside aux destinées de Madagascar. Ses partisans disent que le pays est en train de se métamorphoser. L’opposition à laquelle vous appartenez est très amère. En quoi son bilan pratiquement à mi-mandat est-il mauvais ? Quels sont les éléments palpables qui montrent son échec ?
L’opposition dont je fais partie n’est point amère comme vous le dites. C’est le peuple malgache tout entier qui l’est. Nous de l’opposition sommes lucides, déterminés et ne faisons aucune concession sur l’essentiel. Les gens ne vivent plus. La très grande majorité de la population tente de survivre au jour le jour. Jugez-en vous-même : le salaire minimum aujourd’hui est de 230.000 fmg par mois c’est-à-dire pratiquement le même niveau qu’il y a quatre ans alors que le taux de change du fmg par rapport à l’euro est passé de 1 euro = 7.000 fmg environ il y a deux ans à 1 euro = 15.000 fmg il y a quelques jours seulement. Le salaire minimum est donc de 15,5 euros par mois aujourd’hui.
Le riz est devenu 75% plus cher en moins de deux ans pour les ménages. Les transports en commun viennent de connaître une hausse de 50%.
Monsieur Ravalomanana et le gouvernement ont tenté depuis plusieurs semaines de dissuader les transporteurs d’augmenter leur prix mais ce n’était pas tenable quand on sait par ailleurs que l’huile alimentaire vendue quasiment en monopole par la société Tiko (l’entreprise privée de Monsieur Marc Ravalomanana) vient de connaître une augmentation très sensible sans aucun état d’âme. Il en est de même du sucre et de beaucoup de denrées de première nécessité. La spirale inflationniste est déjà bien installée et il sera difficile pour ce gouvernement de l’endiguer malgré le relèvement récent du taux directeur de la Banque centrale à 12% (ce taux était à environ 6% fin 2001). Ce d’autant plus que le pouvoir prend des décisions économiques absolument incompréhensibles comme par exemple, cette instauration il y a quelques jours, d’un double taux de change relaté par les journaux. Je ne parle même plus des mesures intempestives de détaxation, etc. Les errements économiques conjugués avec la hausse du prix des produits pétroliers, vous imaginez aisément dans quelle situation se débattent les Malgaches. Ce n’est - vraiment - pas la métamorphose qu’attendait le peuple il y a deux ans !
Quand vous parlez des partisans de Monsieur Marc Ravalomanana, il serait sans doute plus juste de dire « le TIM » car de ses partisans d’il y a deux ans, beaucoup l’ont lâché depuis et si son parti estime que le changement est au rendez-vous, que tout va bien, je vous invite simplement à un constat objectif des réalités.
Les divers médias malgaches qu’on peut consulter sur le net montrent que Monsieur Ravalomanana a perdu la moitié sinon plus de ses soi-disant partisans. Madagascar ne s’est jamais porté aussi mal tant sur le plan économique, politique et social, j’en prends pour preuve la situation qui prévaut aujourd’hui : manifestations, grèves, grogne, bref, une véritable crise de confiance secoue le pays. Souvenons-nous qu’il s’était auto-proclamé avec 52% il y a deux ans. Mais à voir et à entendre ce qui se dit à travers le pays et même à Tana la capitale qui, il faut le dire, lui était acquise, je constate que même les plus inconditionnels de ses partisans sont déçus.
En deux ans, Marc Ravalamonana a néanmoins été reçu par beaucoup de grands de ce monde : l’Américain George Bush, le Chinois Hu Jintao, le Français Jacques Chirac et j’en passe. N’est-ce pas la preuve que les dirigeants de grands pays l’écoutent et sont prêts à l’aider ?
Vous savez bien que les Etats-Unis étaient les premiers à reconnaître son régime, et que la France, qui avait initié, avec l’OUA à l’époque, des négociations pour la tenue du deuxième tour (à l’hôtel Hilton à Tananarive, à Dakar 1 et Dakar 2), a mis un certain temps avant d’emboîter le pas aux Etats-Unis. Par conséquent, il m’est difficile de dire si les grands de ce monde l’écoutent et veulent l’aider ou si c’est Madagascar et le peuple qu’ils considèrent et continuent d’aider. Plus d’un an après sa seconde investiture, l’Union Africaine a fini aussi par reconnaître le régime de Ravalomanana et l’a reçu puisque de fait, comme je l’ai dit précédemment, c’est lui qui dirige Madagascar et le représente.
Vous avez raison, il a été reçu par les grands de ce monde au nom du peuple malgache. La vraie question est peut-être celle-ci : « qu’a-t-il fait de ces soutiens et de ces conseils » ? Et ceci, que ce soit sur le plan politique (gouvernance, réformes institutionnelles, respect de la constitution et des lois, respect de droit de l’homme et de la justice) ou sur le plan économique.
Parlant du mélange des genres à Madagascar, êtes-vous de ceux qui pensent que la frontière est difficile à trouver entre l’Etat et le Groupe Tiko comme le disent certains Malgaches pas forcément bien informés ? Si problème il y a, où se trouve-t-il ?
Déjà quand il n’était que maire de la capitale, il confondait les affaires municipales avec celles de Tiko.
- Exemple, l’installation de sa radio et de sa télévision MBS dans l’enceinte d’un bâtiment appartenant à la commune sans consultation du Conseil municipal. - Autre exemple : achat des engins et matériels pour son entreprise de travaux publiques ALMA avec le budget de la commune (cf. Budget communal de Tana 2002/2003).
Ces pratiques ont pris de l’ampleur depuis qu’il est à la magistrature suprême sans parler du fait que la majorité des hauts responsables de l’Etat sont issus de sa société Tiko (le maire actuel de la capitale, le président du Sénat, le maire de Majunga qui était le directeur de Tiko Majunga, pour ne citer que ceux-là). Le problème est qu’il entend gérer le pays comme sa propre entreprise et les Malgaches comme ses propres employés. Pendant la campagne électorale, Monsieur Marc Ravalomanana a utilisé les couleurs ainsi que le logo de la société Tiko sur le bulletin de vote et même sur la monnaie, ce qui est anti-constitutionnel. D’ailleurs, la dénomination même de son parti, TIM, ne vient-elle pas de la société Tiko ? Ceci pour dire qu’en réalité, c’est le groupe Tiko qui était en campagne présidentielle avec son PDG. Une fois arrivé au pouvoir, tous les intérêts du groupe sont privilégiés dans toutes les décisions politiques du gouvernement. A titre d’illustration, l’achat d’un Boeing 737 qu’il a baptisé « Air Force One », au mépris du respect de l’orthodoxie financière publique et des lois en vigueur en matière d’appel d’offre international. Des bruits courent actuellement que le Groupe Tiko serait très intéressé par le secteur pétrolier. C’est pourquoi actuellement, on pousse les parlementaires à majorité TIM à voter à la hâte les lois sur la libéralisation du secteur pétrolier. Pis encore, récemment, lors de l’élection des membres du bureau et du président de l’Ordre des journalistes, le candidat d’Etat était scandaleusement financé. Lors de sa campagne, il a été doté d’un hélicoptère par le régime, au su et au vu du public et des autres candidats en lice. A Madagascar actuellement, les Malgaches consomment essentiellement les produits agro-alimentaires portant la marque Tiko ou de ses filiales au détriment des produits concurrents.
Vous êtes le secrétaire national de l’AREMA, la principale force de l’opposition. Comment comptez-vous vaincre TIM et son chef quand vous menez une bataille étant à plus de 10.000 kilomètres ?
C’est bien malgré moi que je suis à plus de 10.000 km de mon pays. Cela ne facilite pas la bataille comme vous l’appelez et certains pourraient même dire que c’est une bataille perdue d’avance. C’est bien le but recherché par le pouvoir : il lui fallait trouver à tout prix une raison pour m’éliminer politiquement comme beaucoup aussi le pensent ! Mais j’ai confiance que le moment viendra où les Malgaches d’eux-mêmes rejetteront ce régime. Je peux vous affirmer que pour ce qui concerne l’AREMA, je suis en contact, tous les jours, que Dieu fait avec nos militants sur place, malgré les divers harcèlements, les détentions arbitraires, les pertes en vies humaines, les intimidations de toutes sortes dont ils font l’objet (et ici je rends hommage personnellement à leur courage et à leur détermination). Ils ont même dû faire face à des brutalités et violences non dignes d’un pays qui se veut respectueux de la démocratie (grenades lacrymogènes, balles réelles qui ont fait des victimes lors des manifestations publiques, etc.). Les dirigeants du parti ne cessent de m’informer ou de demander mon avis. Ceci étant, l’AREMA n’est pas seul dans le combat politique, nous comptons au pays des femmes et des hommes de conviction, je sais aussi pouvoir compter sur tous les citoyens épris de justice, de liberté, de démocratie, et loin de prétendre que c’est facile de mener le combat étant en exil, je peux dire que l’intérêt supérieur de la nation nous tient à cœur et nous mettrons tout en œuvre pour redresser notre pays et assurer le bien-être de nos concitoyens.
Vous critiquez beaucoup Marc Ravalomanana. A supposer que vous soyez à sa place, que feriez-vous pour répondre aux attentes des Malgaches ?
Tout d’abord, je tiens ici à faire une mise au point : je ne critique pas Monsieur Marc Ravalomanana en tant qu’individu. Sa vie privée ne regarde que lui ! Je ne critique pas pour le plaisir de critiquer. Je m’oppose à ce qui ne va pas mais il est vrai qu’il n’y a pas grand-chose qui marche ! Ce que les Malgaches attendent, c’est d’abord une amélioration tangible de leur quotidien. Rétablir et améliorer leur pouvoir d’achat, et cela ne se décrète pas ; c’est une bataille de tous les jours à commencer par une gestion rigoureuse et saine des finances publiques. Il en est de même de la politique monétaire dans la lutte contre l’inflation. Il faut regagner la confiance de la population. Rien ne se fera sans le rétablissement de cette confiance. Arrêter avec toutes ces promesses creuses et démagogiques. Arrêter de jouer avec les règles économiques de base au gré des humeurs et des fantaisies. Instaurer une visibilité de la politique de l’Etat dans le sens d’un projet économique et politique clair et partagé par l’ensemble des acteurs. Restaurer l’état de droit, la justice et l’équité. Mais aussi et ce n’est pas le moindre, rétablir la concorde nationale pour que chaque fils de ce pays participe à l’effort de redressement et reprenne espoir quant à son avenir. Plagions Mgr Desmond Tutu qui a dit : « Il n’y a pas de développement sans pardon »… mutuel. En clair, j’estime qu’il est de mon devoir de dénoncer toutes les dérives du régime, de tirer la sonnette d’alarme et vous savez, je n’ai pas attendu d’être à sa place pour servir mon pays et mes semblables. Dans la situation où se trouvent aujourd’hui les Malgaches, il nous faut beaucoup d’humilité, d’abnégation et une réelle volonté politique et comme je l’ai dit, un programme clair pour ne plus les décevoir. Au risque de me répéter, il est impératif de rétablir la confiance mutuelle car c’est avec les Malgaches et c’est ensemble que nous pourrons re-bâtir notre pays.
Parlons un peu de la politique étrangère de Madagascar sous Marc Ravalomanana. En quoi diffère-t-elle de celle sous Didier Ratsiraka ? Laquelle était la plus percutante ?
Je ne perçois pas d’originalité majeure dans la politique étrangère menée par Monsieur Marc Ravalomanana. Sauf peut-être dans l’établissement des relations diplomatiques avec la Colombie, ce qui n’a pas été suffisamment expliqué auprès de la population et continue de susciter des interrogations. Son « soi-disant franc-parler » semble intriguer ses interlocuteurs. Jusqu’à aujourd’hui, la population malgache a l’impression que la politique étrangère officielle du pouvoir se limite aux fréquents voyages à l’extérieur de Monsieur Marc Ravalomanana, véritable globe-trotter, dans son avion présidentiel « Air Force One », à de belles photos de poignées de main avec les grands de ce monde. Sinon Madagascar sous le président Ratsiraka a toujours entretenu des relations suivies et fructueuses avec l’Europe, les Etats-Unis, la Russie, l’Afrique, l’Asie et le Moyen-Orient. Le Président Didier Ratsiraka connaissait bien les grands dossiers internationaux et s’y intéressait énormément comme chacun le sait. Il intervenait dans les tribunes internationales et faisait des propositions sur le plan politique et économique. On pouvait partager ou pas ses points de vue mais en tout cas, il ne laissait pas indifférent, et portait haut la souveraineté nationale de Madagascar. Rendons à César ce qui est à César ! Mais je constate, comme tout le monde, que les enjeux des relations internationales évoluent de façon inattendue : le terrorisme, le sida, la pauvreté, la dégradation écologique, … exigent créativité, solidarité et pragmatisme.
Madagascar est inscrit dans le processus de mondialisation ? Se défend-il bien ? Que devrait-il faire pour affronter efficacement les enjeux de l’heure ?
La mondialisation est une réalité dans laquelle s’inscrivent toutes les nations du monde. Chaque pays essayant au mieux de tirer son épingle du jeu avec plus ou moins de réussite. Malheureusement, Madagascar pour l’instant ne figure pas dans la liste qui en tire le meilleur profit. La mondialisation est d’abord constituée d’un ensemble d’obligations et de principes universellement et mutuellement convenus et la question est de savoir si Madagascar a la capacité requise pour pouvoir observer scrupuleusement les dites obligations et normes dans le cadre de la compétitivité internationale. Je ne pense pas que ce soit le cas. Il y a une toute autre priorité pour Madagascar, c’est la lutte contre la pauvreté. C’est ainsi que les institutions de Bretton Woods en l’occurrence le FMI et la BM nous assistent pour mettre en avant la stratégie, le programme d’action, les moyens financiers et en ressources humaines pour y contribuer.
Madagascar appartient à un continent qui est affecté par des conflits de toutes sortes. Avez-vous une recette pour y mettre fin ?
Effectivement, nous ne pouvons que faire un constat amer des conflits fratricides qui prévalent dans plusieurs régions de notre continent. Ils sont d’autant plus regrettables du fait que tous ces foyers de tension enfoncent encore plus nos populations dans la misère et le désenchantement. Je suis cependant de ceux qui sont convaincus que l’Afrique n’a pas un destin maudit. Les responsables des maux restent et demeurent les hommes, plutôt que de s’en prendre à la nature ou à un quelconque déterminisme exogène. De ce fait, la solution doit relever de nous-mêmes et en premier, des dirigeants au sens large du terme, qu’ils soient issus des milieux politiques, religieux, coutumiers ou de la société civile. Je préconise que dans chaque foyer de tension, on organise une assemblée des protagonistes, avec la participation de tous les dirigeants concernés dans un esprit de conseil de famille et surtout, sans intervention étrangère. Bien sûr, une telle démarche n’est pas suffisante mais il faudrait dans la foulée s’attaquer à l’une des causes fondamentales de ces conflits, à savoir, la pauvreté.
L’Union Africaine est déjà en marche. Comment rendre son action efficace et que doit-on attendre d’une telle organisation ?
Vous savez lorsqu’on se penche sur les « Unions » ou rassemblements entre Etats au niveau des autres continents (en Europe, en Amérique ou en Asie du Sud-Est), on constate un dénominateur commun : à l’origine, ils ont été dominés par des motivations à caractère économique. Le cycle de maturation de ces « Unions » est long. L’Union Africaine se trouve encore à un stade embryonnaire. Je préconiserais une démarche pragmatique à la mesure de nos capacités ! Pour être efficace, celle-ci devrait commencer par adopter des mesures ciblées pour favoriser des échanges économiques entre les Etats du continent dans le but de soulager la pauvreté grandissante. Par exemple, pour se situer dans l’actualité, ne serait-il pas indiqué de créer une sorte d’Agence ou de Fonds africain pour l’énergie qui anticiperait sur les hausses des matières premières telles que le pétrole ? De surcroît, sans être prédominant, l’Afrique dispose d’importantes réserves, qu’elles soient exploitées ou non et par ailleurs, elle constitue un marché nullement négligeable. Une autre mesure à notre portée immédiate, pourrait être l’accélération des accords de libre échange entre les Etats de l’Union Africaine et sans limitation régionale. D’une manière générale, il faudrait commencer par des actions précises qui intéressent des populations à court terme. Ce n’est qu’ainsi qu’on pourrait attirer les bonnes volontés à investir et à élargir progressivement le champ d’action de l’ « Union ». Vous savez, à voir les grands maux du continent tels que la pauvreté, les conflits régionaux, l’analphabétisme ou le sida, on a tendance à se dire que jamais l’Afrique ne s’en sortira. Je crois qu’il faut avancer par étapes. Et puis, arrêtons de pêcher par ce manque de confiance mutuelle. Le continent dans son ensemble, de l’Afrique du Sud à la Libye en passant par Madagascar, le Sénégal, le Mali, l’Ethiopie ou le Mozambique, a une réserve d’atouts innombrables que l’on peut faire valoriser entre nous et dans l’intérêt de tous. Notre participation au « village global » n’en serait que plus rentable car l’on se présenterait en position plus renforcée. L’Union Africaine devrait donc à terme, s’ériger en une « superstructure » qui compenserait les faiblesses de l’Etat. Bien sûr, pour en arriver là, il y a du pain sur la planche.
La guerre contre le terrorisme est la priorité de l’administration Bush. Est-ce votre priorité aussi ? La lutte contre le terrorisme passe-t-elle avant ou après la lutte contre la pauvreté ? Pourquoi ?
Le terrorisme est un fléau majeur de notre siècle. Il est d’autant plus répréhensible du fait qu’il s’attaque aux civils. L’on doit quand même se poser les questions sur les raisons qui poussent les individus à s’adonner à de tels actes. Quoi qu’il en soit, c’est comme les guerres, et il faut tout faire pour les éradiquer. En terme de priorité, il faut se placer dans le contexte historique. Dans les pays africains comme le nôtre, la pauvreté fait aujourd’hui plus de victimes mais cela ne devrait pas nous empêcher d’être solidaires avec les pays touchés par le terrorisme.
L’Union Africaine se construit péniblement, il est vrai. Chaque pays y apporte son concours. Quel peut être celui de Madagascar ?
Vous savez, il y a un temps où Madagascar a été considéré comme un pays phare d’Afrique, sur le plan économique et social. Nous sommes malheureusement tombés très bas aujourd’hui ! Etant une île, et avec la spécificité culturelle qui la caractérise, Madagascar dispose d’un recul et d’une capacité de discernement qui devraient lui permettre d’agir au sein de l’Union Africaine, comme un modérateur des extrêmes pour les mener vers l’objectif de fédération des intérêts. Nous avions de plus, cette réputation d’être un peuple accueillant et avide de progrès. J’aspire à ce que l’Union Africaine comme Madagascar puissent se construire dans cet esprit.
En tant qu’homme politique qui ambitionne de diriger Madagascar, quel message adressez-vous au peuple malgache ? Quel message adressez-vous au continent africain, dirigeants et populations confondus ?
Au peuple malgache, je ne cesserai de dire : « Nous disposons d’une nature bénie des dieux. Nous méritons mieux ! Soyons solidaires pour bâtir le meilleur pour nos enfants et nos petits enfants ! De toutes les façons, le développement n’est pas l’affaire d’un homme ni d’un groupement, c’est notre devoir et notre droit à tous ». Au continent africain auquel nous appartenons : « Nous avons toujours joué un rôle dans l’histoire de l’humanité, nous sommes encore aujourd’hui un facteur déterminant dans le dispositif économique mondial. Cessons de nous considérer pour des laissés-pour-compte, et battons-nous pour rehausser notre place et faire valoir nos droits ». J’en dirais autant aux dirigeants et aux populations confondus.
Votre dernier mot ?
Je souhaite beaucoup de succès à votre magazine ; puissiez-vous atteindre votre objectif premier car l’éducation constitue une condition sine qua non de la démocratie, à défaut, on laissera le champ libre aux despotes de tous horizons qui ne cesseront de profiter de la crédulité du plus grand nombre. Je voudrais qu’à travers votre organe de presse, les peuples africains touchés par l’obscurantisme (nous en savons quelque chose à Madagascar aujourd’hui) puissent enfin avoir des repères plus objectifs en rapport avec leur aspiration d’une vie meilleure.
© - Afrique éducation.
Commentaires
1 Le 03-11-2004 par mohamed
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