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Même rubriqueL’idée de prohiber graduellement l’herbe à Nicot fait probablement son chemin, mais il est douteux qu’elle progresse véritablement, les dernières statistiques de l’OMS en font foi, et certainement encore en deça des réalités. Le tabac reste très prisé, notamment dans les pays en voie de développement, particulièrement par les jeunes, et ici comme ailleurs, malgré les taxes carrément répressives auxquelles elle est astreinte, la cigarette reste l’opium légalement concédé au tiers environ de la population planétaire, et reine auprès des couches populaires.
Si le tabac reste obligeamment toléré en raison des recettes fiscales qu’il génère, il est une autre espèce d’herbe qui donne un peu plus de fil à retordre aux autorités de Madagasikara où la chasse au haschich harrasse… «Chanvre indien» ou «kif» ou «cannabis» ou «marijuana», «herbe, shit, vinany, môly, môsy, maina» en appellation populaire.
Il y a bien longtemps de cela, une horde de cavaliers barbares venus d’Orient déferlait sur d’autres contrées, dévastant tout sur son passage et semant la terreur et la panique par ses actes sanguinaires. Avant de se lancer dans leurs expéditions, ces guerriers étaient connus pour fumer une herbe odorante qu’ils appelaient «haschich» qui semblait leur procurer une vigueur et une endurance redoutables, et le nom de «haschichin» qui signifie «fumeur de haschich» en langue orientale leur est resté. Déformé par les versatilités linguistiques, «haschichin» a fini par donner le mot «assassin», associant irrémédiablement le haschich à la violence et à la criminalité.
Le cannabis procure indubitablement une vitalité et une énergie temporaire dont, selon la narration populaire, Andrianampoinimerina aurait tiré parti lorsqu’il entreprenait de grands travaux comme l’aménagement de la plaine du Betsimitatatra ; il faisait alors donner du chanvre aux travailleurs et de la nourriture à satiété, car le cannabis est réputé non seulement pour décupler les forces tant qu’il agit, mais aussi pour provoquer ensuite une fringale inhabituelle ; du reste entre autres observations cliniques, il peut être à la source de trouble gastrooesophagiques.
Mais le souverain recommandait de ne donner à ces travailleurs que la consommation des feuilles sèches («rarany») tombées des pousses terminales du «hazo tsy taingenam-borona» («l’arbre sur lequel les oiseaux ne se perchent pas» - probablement en raison des émanations dégagées par la plante) qui étaient jugées trop «corsées» pour le petit peuple et étaient réservées à la consommation de la haute caste et des sages.
Parmi les propriétés reconnues au cannabis figurent celles d’aiguiser la perception et l’imagination et de provoquer la loquacité, voire la prolixité, outre l’euphorie et la sensation de détente.
Sur le plan de la recherche médicale, le cannabis «mime» les effets d’une molécule nommée «anandamide» (de «ananda» qui signifie «félicité») existant naturellement dans le cerveau et qui s’est révélée être un neurotransmetteur, substance qui permet aux cellules nerveuses de communiquer entre elles en envoyant transitoirement des signaux chimiques ; les recherches ont établi que l’anandamide est synthétisée uniquement dans les neurones, et libérée dans le milieu extra-cellulaire, elle est inactivée immédiatement après avoir agi sur un récepteur cannabinoïde ; elle peut donc être synthétisée à la demande lorsque la cellule est stimulée, puis libérée à l’extérieur du neurone, à l’inverse des autres neuromédiateurs connus qui sont emmagasinés à l’avance par le neurone dans des vésicules spécialisées et prêts à être secrétés, un mécanisme de transmission nerveuse qui a ouvert beaucoup de perspectives sur la mise au point de nouvelles classes de médicaments.
La «défonce»
Quant à l’aspect clinique de la consommation, le tétrahydraocannabium contenu dans le chanvre développerait des maladies et pathologies psychotiques notamment chez les jeunes se manifestant par des folies passagères, des épisodes psychotiques et des bouffées délirantes, et parfois une schizophrénie irréversiblement chronique.
La toxicité du cannabis est pratiquement apparente à celle du tabac, mais dont les possibilités de dépendance sont essentiellement psychologiques. A la phase d’euphorie et d’hyperactivité succède un état de torpeur et d’apathie ; les autres symptômes habituellement observés consistent en des troubles de la mémoire et des difficultés de concentration, ainsi que des risques psychologiques pour les plus vulnérables, quoique le cannabis soit assimilé à une drogue «douce» en regard des ravages beaucoup plus et plus importants que commettent les drogues dites «dures» comme l’héroïne, la cocaïne, ou même les amphétamines comme l’Ecstasy.
L’addiction et la dépendance sont bien plus rapides qu’avec le cannabis, car il suffit de «sniffer» quelques doses de «neige» pour que le «camé» ressente l’état de «manque». L’usage de ces substances est encore relativement peu répandu à Madagasikara, mais des circuits discrets de distribution se font jour, particulièrement dans les milieux du «show biz» où gravitent des artistes ayant séjourné à l’étranger qui importent la tendance. Les adeptes de la marijuana sont par ailleurs peu enclins à l’usage de ces drogues dures qui, outre leur prix élevé, les font «flasher» de façon trop éphémère et laissent une sensation d’inassouvi, et il est effectivement vrai que l’usage de l’héroïne ou de la cocaïne induit une augmentation progressive de la consommation du produit, d’où les fréquents accidents d’overdose.
La résine ou l’huile de cannabis sont également plus dangereux, du fait qu’elles renferment dès lors des principes se rapprochant beaucoup plus de l’opium que les feuilles qui sont fumées sans les graines qui ont une forte teneur oléagineuse. Beaucoup de cadres Malagasy, jeunes et moins jeunes, avouent faire un usage régulier de la marijuana, certains depuis l’adolescence, et affirment ne pas ressentir de malaises ou de troubles particuliers.
Ceux là soutiennent que l’association de «leur drogue» à la violence est un mythe malheureusement entretenu par ceux qui la consomment sans modération et se rabattent en outre sur de la «basse qualité» qui stimule davantage le corps que l’esprit, et que, question d’esprit précisément, «c’est de sa tournure que dépend le fait qu’on veut expressément s’en servir pour exacerber la brutalité, ou au contraire pour se procurer détente et sérénité et stimuler positivement l’intellect ». L’épouse de l’un d’eux qui avait été depuis longtemps mise au courant par son conjoint de son inclination pour la marijuana déclarait : «Je préfère de beaucoup qu’il fume de l’herbe au lieu de boire ; je trouve qu’il fait plus attention aux autres, qu’il semble moins agressif, mais semble même épris de communication, d’approche beaucoup plus morale que je n’en attendais de lui, et cela ne laisse pas de continuer à me surprendre toujours aussi agréablement.»
La plupart de ces usagers de la marijuana déclarent du reste que l’alcool ne leur vaut vraiment rien, et qu’ils évitent d’en absorber lorsqu’ils prennent un «joint», toutes les sensations recherchées étant complètement inhibées. Dans ce contexte de violence, le cannabis entre dans la composition du «fonoka» ainsi que la feuille de manioc connue pour ses propriétés soporifiques, que les cambrioleurs utilisent pour plonger dans un sommeil profond les occupants d’une maison sur laquelle ils ont jeté leur dévolu.
Des circuits très fermés
L’attitude provocatrice de la trentaine de jeunes fauteurs de troubles d’Antsiranana récemment traduits en justice témoigne bien de cet aspect négatif de la marijuana ; cette région compte du reste parmi celles où la culture prolifère, mais les «connaisseurs» la jugent trop dure, provoquant davantage une sensation d’hébétude que de détente, et lui préfèrent le cru des régions du Sud de l’Ile unanimement appréciée («Boana», déformatuion de «bonne»).
Le cannabis des Hauts Plateaux est tout aussi unanimement méprisé et généralement écoulé par les dealers de petit calibre qui n’ont pas assez d’envergure pour acheter la haute qualité ; cette catégorie est appelée «Dakota», en référence au surnom des anciens avions DC4 qui vrombissaient davantage qu’ils ne volaient vite. Malgré les résultats obtenus par les contingents des forces de sécurité, les prises de cannabis continuent d’être importantes, la principale difficulté étant de remonter aux sources trop multiples, on peut passer plusieurs fois aux abords d’une plantation généralement camouflée sous des arbustes feuillus sans s’en apercevoir.
Par ailleurs, les filières sont particulièrement récalcitrantes à remonter, les dealers étant tenus par une «omerta» basée entre autres sur le fait que celui qui «se mettrait à table» se priverait désormais d’au moins une source d’approvisionnement, sans compter qu’il pourrait s’exposer aux représailles réservées aux «mpanontsana» (délateurs). Un autre aspect moins connu des relations qu’entretiennent les forces de l’ordre chargées de la lutte anti-drogue et les dealers est le fait que ces derniers servent souvent «d’indics » («sotro kely»), et qu’ils sont plus ou moins ménagés, les points de vente étant souvent aussi des points de ravitaillement des malfrats, ce qui jette un discrédit supplémentairesur le cannabis. Les Néerlandais qui avaient été parmi les premiers à convenir de sa moindre nocivité et à libéraliser la tendance et autoriser l’usage public pour un meilleur contrôle de la marijuana ont fini par en avoir assez de la permissivité, et réclament désormais l’abrogation de cette autorisation.
La plupart du cannabis écoulé dans les îles voisines de Maurice et La Réunion provient de Madagasikara dont les prix sont moindres et la qualité jugée bien meilleure, et le fait que les côtes de la Grande Ile sont considérées par nos voisins comme «une vraie passoire» n’est pas fait pour réduire le trafic qui reste très intense, et la marijuana a encore réellement de beaux jours devant elle…
La Lettre du Mercredi 109
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